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Le bibliophile Heurtebise

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Anciennement librairie Heurtebise, "le bibliophile Heurtebise" propose des informations culturelles en relation avec les métiers du livre, mais aussi des descriptifs de curiosités bibliophiliques. Actualités littéraires, critiques, salons, foires aux livres...


Le syndrome "tsundoku" ou le charme névrotique de la bibliomanie !

Publié par HEURTEBISE sur 1 Décembre 2025, 09:36am

Catégories : #Infos Heurtebise

Est-il grave de ne pas lire les livres qu'on achète ?

La bibliomanie est un trouble obsessionnel compulsif impliquant la collection ou l'accumulation de livres à un point où les relations sociales ou la santé mentales sont endommagées. Octave Larmagnac-Matheron (*) expliquait ce phénomène, bien connus des collectionneurs, qui existe aussi au Japon.

« Tsundoku » : derrière ce terme japonais se cache une pratique universelle, la manie d’accumuler des livres chez soi… sans les lire. Faut-il culpabiliser d’avoir une bibliothèque remplie de livres jamais ouverts ? Réponses avec La Bruyère et Umberto Eco !

(*) Né en 1993, Octave Larmagnac-Matheron est journaliste et traducteur à Philosophie magazine. Titulaire d'un master de philosophie contemporaine à l'université Panthéon-Sorbonne et diplômé du CFPJ, il est également co-auteur de La Puissance des femmes.

Le syndrome "tsundoku" ou le charme névrotique de la bibliomanie !

La Bruyère contre la bibliomanie :

La tendance à accumuler des livres sans nécessairement les lire n’est pas nouvelle : la « bibliomanie », telle qu’elle ne tarde pas à être nommée, se développe en particulier XVIIe siècle et suscite de vives condamnations. La Bruyère, en particulier, brosse un portrait acerbe du collectionneur de livre dans ses Caractères (1688) :

« Je vais trouver cet homme, qui me reçoit dans une maison où dès l’escalier je tombe en faiblesse d’une odeur de maroquin noir dont ses livres sont tous couverts. Il a beau me crier aux oreilles, pour me ranimer, qu’ils sont dorés sur tranche, ornés de filets d’or, et de la bonne édition, me nommer les meilleurs l’un après l’autre, dire que sa galerie est remplie à quelques endroits près, qui sont peints de manière qu’on les prend pour de vrais livres arrangés sur des tablettes, et que l’œil s’y trompe, ajouter qu’il ne lit jamais, qu’il ne met pas le pied dans cette galerie, qu’il y viendra pour me faire plaisir ; je le remercie de sa complaisance, et ne veux, non plus que lui, voir sa tannerie, qu’il appelle bibliothèque. »

Jean de La Bruyère, né le 16 août 1645 et mort le 11 mai 1696.

Jean de La Bruyère, né le 16 août 1645 et mort le 11 mai 1696.

Le collectionneur de livres est comme frappé d’un dérèglement de l’esprit. S’il aime sa bibliothèque, s’il y est attaché, ce n’est en aucun cas pour ce qui compte vraiment dans le livre, à savoir son contenu. Ce qui importe, c’est la possession du livre comme objet – que son contenu ait une quelconque valeur ou pas. L'Encyclopédie le souligne également :

« Un bibliomane n’est […] pas un homme qui se procure des livres pour s’instruire : il est bien éloigné d’une telle pensée, lui qui ne les lit pas seulement. Il a des livres pour les avoir, pour en repaître sa vue ; toute sa science se borne à connaître s’ils sont de la bonne édition, s’ils sont bien reliés : pour les choses qu’ils contiennent, c’est un mystère auquel il ne prétend pas être initié ; cela est bon pour ceux qui auront du temps à perdre. »

Le livre, dans ces conditions, ne sert à rien d’autre qu’à assouvir un désir creux d’accumulation – et éventuellement à nourrir la vanité du collectionneur. Si le collectionneur de La Bruyère a l’honnêteté d’avouer qu’il ne lit pas les livres de sa bibliothèque, nombreux sont ceux qui font semblant d’avoir lu l’intégralité du contenu de leur rayonnage. Une grande bibliothèque permet de paraître cultivé sans l’être réellement.

Umberto Eco, né le 5 janvier 1932 à Alexandrie, dans le Piémont, et mort le 19 février 2016 à Milan.

Umberto Eco, né le 5 janvier 1932 à Alexandrie, dans le Piémont, et mort le 19 février 2016 à Milan.

Umberto Eco, pour la bibliophilie :

Ces critiques, virulentes, peuvent à bon droit être considérées comme excessives. Le terme même, pathologisant, « bibliomanie » a été progressivement abandonné, et en grande partie remplacé par un autre, plus positif, dépourvu de connotations malsaines : la « bibliophilie ». Certains auteurs défendront même activement les vertus de cette passion qui nous conduit à accumuler un nombre croissant de livres alors même que nous n’avons pas fini de lire tous ceux en notre possession. C’est notamment le cas d’Umberto Eco. « Nous avons tous chez nous des dizaines, ou des centaines, voire des milliers (si notre bibliothèque est imposante) de livres que nous n’avons pas lus », note-t-il dans N’espérez pas vous débarrasser des livres (2009). Rien d’inquiétant, au contraire : « pourquoi les garderais-je » si je les avais lus, répond l’essayiste italien au visiteur qui lui demande « vous les avez tous lus ? ». La bibliothèque de livres non lus, faite de désirs de lecture, est peut-être, à certains égards, moins vaniteuse que la bibliothèque de livres lus, véritable étalage de la culture de son possesseur.

Surtout, ajoute Eco, ces livres non lus à l’instant ne sont pas condamnés à le rester. Ils sont bien plutôt des lectures à venir – et pas seulement la manifestation d’un goût ostentatoire pour l’objet livre. « Un jour ou l’autre, nous finissons par prendre ces livres en main » et vous « réaliser[ez] que nous les connaissons déjà » ! Ne pas avoir lu un livre mais l’avoir dans sa bibliothèque permet en tout cas de développer une certaine familiarité avec son contenu, ses thèses, ses idées, etc. Qu’est-ce à dire ? Pour Eco, « il n’est pas vrai que vous n’avez pas ouvert ce livre, vous l’avez maintes fois déplacé, peut-être même feuilleté, mais vous ne vous en souvenez pas ». La présence du livre dans la bibliothèque ouvre des régimes de lecture diffuse, fragmentaire, qui anticipent le moment « canonique » de la lecture intégrale, d’un bout à l’autre.

De plus, ajoute Eco, « durant ces années vous avez lu un tas de livres qui citaient ce livre-là, lequel a fini par vous devenir familier ». C’est même souvent la raison pour laquelle vous l’avez acheté : d’autres vous en ont parlé, vous en ont donné une certaine idée et l'envie de vous y plonger. Nous abordons rarement les livres nouveaux avec des yeux vierges. Les livres prennent place dans un univers, dans un réseau de connexions.

La bibliothèque donne à voir ce grand réseau : ses espaces familiers (les livres lus) et ses autres régions plus obscures dont vous avez une idée vague, mais dont vous pourriez, peut-être, oublier l’existence sans le rappel que constitue le support matériel du livre. Chaque lecture ouvre sur une pluralité un peu vertigineuse d’autres livres dont l’achat, parfois compulsif, est en quelque sorte le revers. Pas de quoi s’inquiéter !

© Octave Larmagnac-Matheron.

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