Ancien collaborateur de la Vie du rail, Henri Vincenot (1912-1985), le plus bourguignon des écrivains, mena de pair une carrière de journaliste, d'écrivain et de peintre, ponctuée notamment de succès populaires considérables avec des récits tels que La Billebaude ou Le Pape des escargots. Poursuivant ce travail de reconnaissance de ses racines, il nous entraîne dans les sentiers de sa Bourgogne natale, entre canaux, vignobles de la Côte et forêts du Morvan. A l'ombre des églises romanes, il nous rappelle que « bien manger et bien boire, c'est aussi communier avec Dieu et la grande Nature ». De cet homme qui prétend n'avoir aucun message à délivrer, mais qui tient à témoigner que les gens heureux ont une histoire. Et avec leur « r » qui roule, leurs vins, leur cuisine, leurs Saints et leurs racines, les Bourguignons ont su, malgré le progressisme et la modernité, conserver l'instinct de la tradition et du bonheur.
Henri Vincenot – Terre de Mémoire - Ma Bourgogne : le toit du monde occidental – Éditions universitaires. Jean-Pierre Delarge – 1979 – 253 pages. Préface de Roger Brain. Interview par Alfred Mignot. Photographies de Gyula Zarand.
Je dédie ce petit conte A l'ombre des tilleuls à la mémoire d’Henri Vincenot et à sa fille Claudine.
A l’ombre des tilleuls
par François Baget
Sous l’ombre de deux tilleuls séculaires, dans un paisible bourg moyenâgeux de Bourgogne, deux amoureux, Claire et Julien, étaient assis sur un banc, main dans la main. Les racines des arbres parcouraient le sol s’enfonçant dans les aspérités des roches du noble calcaire. On pouvait alors subodorer tout un monde souterrain et parfois, si l’imagination s’y mêlait, voir quelques créatures curieuses dans un abîme de vie.
L’un à côté de l’autre, Claire et Julien regardaient tomber le soir. Leurs mains se cherchaient, se trouvaient, et s'entrelaçaient avec une douceur instinctive, comme si elles étaient nées pour cet instant. À l'unisson, elles respiraient le même rythme paisible, un pouls partagé qui battait comme les veines de la terre. Ces mains, comparables aux racines de ces deux arbres centenaires profondément ancrées l'une dans l'autre, s'entremêlaient en un labyrinthe organique, torsadé et résilient, où les aspérités de la peau se fondent comme des radicelles noueuses cherchant la même source nourricière. Pas de crispation, ni de hâte : seulement une harmonie sereine, pour une future étreinte qui défie le temps, solide comme le bois ancien qui brave les tempêtes. Dans ces geste simples, leurs âmes se confiaient, et le monde autour peu à peu s'effaçait, laissant place à cette union, enracinée dans l'amour.
Le vent soufflait doucement faisant danser les feuilles. De ce promontoire s’étendait à perte de vue la vallée. La Bourgogne d’or, avec ces vieilles terres burgondes lézardées de verts intenses et de ces pierres blanches qui ont bâti tant de châteaux et d’églises. Eux aussi ont leurs mémoires face aux invasions de ces temps barbares où le califat de Damas brûlait l’évêché d’Autun répandant des nuées de cendre sur l’Armançon.
Ces superbes panoramas rivalisaient de grâce et de quiétude. Des creux boisés et humides offraient des sentiers qui serpentaient entre les vastes clairières, les écrins de verdure, les innombrables ruisseaux et cours d’eau. Et cette lumière si particulière qui semblait saisir un ordre du monde. De cette lumière il me faudra reparler tant il est vrai que ces chatoiements merveilleux sont des promesses de la fée Morgane et qu’elles peuvent nous poursuivre durant toute une vie.
Soudain, un murmure grave s’éleva, comme si les deux arbres parlaient.
« Jeunes gens, écoutez les récits d’antan », dit le premier tilleul d’une voix profonde. « Il y a des siècles, en ces terres de Bourgogne, vivait une druidesse nommée Aeloria, continua le second. Elle parlait aux étoiles et tissait des sorts pour unir les âmes. On dit que son esprit veille encore dans les forêts alentour, bénissant ceux qui s’aiment sincèrement. » Claire, surprise et troublée, serra plus fort la main de Julien.
Quoi de plus normal que d’écouter les pensées d’un arbre ? Cela relève d’un état d’esprit dont nos contemporains ont perdu l’usage. Certains d’entre-eux, dit-on, enlacent le tronc des arbres afin de recevoir leur énergie. Et pourtant il suffit de porter une oreille attentive pour sentir venir à soi cette substance auditive.
« Et avant ? » demanda la jeune femme.
L’arbre poursuivit : « Avant, il y avait un chevalier, Gauvain, qui planta un tilleul – moi, peut-être dit l’arbre, ou mon aïeul – pour jurer fidélité à sa dame. Chaque feuille que je porte est un vœu d’amour exaucé. »
Julien, touché, sourit. « Vieil arbre, toi qui as vu tant de passion, quel prénom donnerais-tu à notre futur enfant ? » Le tilleul sembla réfléchir, et ses branches frémissantes un peu s’abaissèrent. « Aeloria, murmura-t-il enfin. Pour une fille, qu’elle porte la sagesse et la grâce des étoiles.
« Ou Gauvain, pour un garçon, qu’il soit loyal, fier de son sang et courageux. » répondit l’autre arbre.
Un silence.
La lumière faiblit et un grand calme se fit à peine troublé par les rumeurs du vent dans les feuillages. Sensation paisible que l’on ressent en écoutant les feuilles bruire sous l’effet d’une brise légère, comme si la nature elle-même chuchotait des secrets. Le temps se figea dans une immobilité obscure.
Les amoureux se regardèrent, émus. « Aeloria », souffla Claire. « Gauvain », répondit Julien. Ils rirent d’une évidente complicité, se promettant de choisir ensemble, sous l’œil bienveillant de ces vieux tilleuls, gardiens de la plus longue mémoire.
© François Baget.
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