Cioran entre dans les cases... On peut se demander comment aurait réagi le philosophe roumain disparu en 1995 en découvrant la BD qui lui a été consacrée sous le titre : « On ne peut vivre qu’à Paris. » (*)
Déjà, il y a dix ans, un éditeur avait publié un curieux recueil présentant 32 aphorismes de Cioran traduits en… rébus par Claude Balaré, chez Finitude. Cette fois, ce sont environ 80 aphorismes, dont un certain nombre d’inédits, qui se retrouvent transformés en phylactères dans de courtes bandes dessinées dont le seul personnage est Cioran lui-même. Le dessin est net, on n’est pas loin de la fameuse ligne claire de Hergé. Le philosophe roumain, grand marcheur, y déambule dans les lieux parisiens qu’il fréquentait régulièrement et que le dessinateur Patrice Reytier (**) nous montre étonnamment déserts : le jardin du Luxembourg, les quais de la Seine, le cimetière du Père-Lachaise… Plus que de simples flâneries, il s’agit de déambulations méditatives d’où fusent des pensées tranchantes, des sentences qui refusent le développement ou, pire, l’exégèse.
(*) On ne peut vivre qu’à Paris - Dessins de Patrice Reytier, préface de Sylvie Jaudeau - Bibliothèque Rivages. Mars 2021.
(**) Patrice Reytier : Illustrateur de presse et auteur de bande dessinée, il publie ses images dans différentes revues littéraires ou philosophiques internationales dont la Literary Review, où ont paru ces deux dernières années, en version originale, une partie des strips rassemblés dans La Voie du vide et du vent.
Cioran, on le sait, est au XXe siècle le grand maître des aphorismes comme le furent, en leur temps, La Rochefoucauld ou Chamfort. En trois images et deux ou trois bulles, le moraliste au visage renfrogné témoigne de son inappétence congénitale à l’existence. « Quels tourments, jour après jour, pour être un peu plus que rien »… « La mort est la seule réussite à la portée de tout-un-chacun »… « Qu’est-ce qui m’empêche de me tuer en ce moment ? Rien… sinon ce rien »…
Le titre On ne peut vivre qu’à Paris provient de réflexions de Cioran installé à Paris dès l’âge de 26 ans et qui, depuis, sauf à de rares exceptions, n’avait jamais quitté la capitale. Une ville qu’il considérait comme « l’endroit idéal pour rater sa vie » et « le seul endroit où il fasse bon désespérer ». Si le penseur né en Transylvanie en 1911 n’a jamais demandé la nationalité française, il a en tout cas adopté avec passion la langue française. Le premier ouvrage directement écrit en français fut le Précis de décomposition, chef-d’œuvre stylistique qui lui valut un prix, le seul qu’il ait jamais accepté.
Résumer sa pensée serait, comme toujours, la réduire, mais le simple titre de ses œuvres les plus connues suffit à la situer : De l’inconvénient d’être né, Syllogismes de l’amertume, Sur les cimes du désespoir ou encore La tentation d’exister. Relativement importante, toute l’œuvre de Cioran pose la question : « Le néant ne vaut-il pas l’éternité ? »
- On ne peut vivre qu’à Paris - Dessins de Patrice Reytier, préface de Sylvie Jaudeau - Bibliothèque Rivages. Mars 2021. -
Cioran qui signait E. M. (Emil Michel) en référence à l’écrivain britannique E. M. Forster, n’a jamais participé à la société du spectacle, et on ne connaît qu’une seule interview télévisée, réalisée par la Radio-télévision belge, en 1973. Cette absence médiatique ne l’empêcha pas d’avoir un nombre important de lecteurs, voire d’adeptes… et peut-être autant de détracteurs. Ces derniers lui reprochaient de ne pas être passé à l’acte plutôt que de passer son temps à dénoncer la vie, et finalement d’en vivre.
On connaît la formule « Je meurs de ne pas mourir » (Thérèse d’Avila). Ce n’est pas aussi simple chez Cioran dont on ne peut affirmer que « rien ne trouvait grâce à ses yeux » qu’à condition d’y rajouter un grand nombre de « sauf… ». Au-delà de son scepticisme chronique et ses dégoûts successifs, le moraliste manifestait notamment pour la musique un amour irrépressible. La BD illustre d’ailleurs son attrait pour cette activité humaine, l’une des rares à ne pas être considérée comme suspecte : « Une fois mort, ce qui me manquera le plus, c’est la musique » pense Cioran en se promenant au Père-Lachaise. « L’extase musicale rejoint l’extase mystique» disait encore l’écrivain qui vénérait l’œuvre de Bach, «la seule chose qui vous donne l’impression que l’univers n’est pas raté ». Dans les Syllogismes de l’amertume, on trouve cet aphorisme, devenu célèbre : « S’il y a quelqu’un qui doit tout à Bach, c’est bien Dieu. »
S’il n’avait écrit que cette seule phrase, Cioran aurait déjà droit à toute notre reconnaissance.
Texte : © Gérard Goutierre – 28 juin 2021.
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Cioran, Tintin de la philosophie, par Patrice Reytier, illustrateur
" Qui n'a pas la chance d'être un monstre, dans n'importe quel domaine, y compris la sainteté, ne mérite pas qu'on le prenne en considération. " (Emil Cioran) Flâner à Paris avec Cioran, ça ...
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Revue Éléments - Cioran, prophète du désespoir et de l'extase
Au delà des vaines et médiocres polémiques sur ses engagements politiques de jeunesse et ses sympathies " coupables " pour le mouvement légionnaire de Corneliu Codreanu, Emil Cioran demeure l'u...
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« Cioran, prophète du désespoir et de l’extase. » - Au-delà des vaines et médiocres polémiques sur ses engagements politiques de jeunesse et ses sympathies « coupables » pour le mouvement légionnaire de Corneliu Codreanu, Emil Cioran demeure l'un des figures littéraires les plus marquantes du XXe siècle. Radicalement sceptique, mêlant habilement poésie et philosophie, il offre au lecteur des abîmes de réflexion sur la condition humaine, ses misères, ses folies, et ses incohérences. Une découverte littéraire majeure pour Jacques Chambray.
Petit conte en attendant la fin du monde...
On devrait tous relire Cioran
On devrait tous relire Cioran ! Ses livres sont une preuve formelle que l’existence est un sport dangereux. Été comme hiver. Trop d’apéros, trop de chaleur, trop de gens qui s’ennuient tellement qu’ils deviennent soudain experts en métaphysique ou en adultère potentiel. La vie façon guimauve ou physical bad mind chargé de testostérone.
Les journées s’écoulent comme des glaçons qui fondent dans un Bloody Mary tiède : lentement, mollement, avec un petit bruit d’effondrement intérieur. On regarde la mer, on boit des coups, on s’interroge sur la fidélité, sur l’amour, sur l’intérêt discutable de l’existence.
On relit Schopenhauer « Pour les nuls », en regardant la pendule qui oscille de la souffrance à l'ennui. Tout le monde veut quelque chose, mais personne ne sait quoi. Tout le monde aime quelqu’un, mais pas forcément au bon moment. Tout le monde dit « on verra demain » alors que demain promet exactement la même chose que la veille : du soleil, des mojitos bien frappés, des faux baisers. Plaisirs factices... Ou de la pluie. Du brouillard avec du thé russe subtil et rond, du chocolat Caotina, sur les pistes de ski en Suisse. Pourquoi pas à Zermatt ? Et ce léger sentiment de passer à côté d’une vie plus ample et belle. Parfois généreuse où madame et monsieur se la pètent dans cette antichambre de Caron que l’on nomme casino.
Et c’est là que Cioran frappe. Derrière ces petits moments de vie où rien ne se passe, où seulement les petites catastrophes du cœur se glissent, se cache une vérité douce-amère sur la condition humaine. Cette manière que nous avons tous d’attendre, d’espérer, de désirer vaguement autre chose sans jamais trop savoir quoi. Et Émil est là, dans les profondeurs de son regard murées par des certitudes - rassurantes pour les uns, annihilantes pour les autres - observant cette existence au terme de laquelle on finit comme des poissons échoués sur des sables mouvants, l’œil fixe, ahuri devant tant de stupeur. La vie qui met à genoux.
Et cet enfant au regard vide que sa mère a appelé Falko, pour lui rappeler que son existence est un exercice de funambule. Rejoindre l’autre bout du fil n’est pas si simple. Alors oui, la vie c’est drôle, c’est pétillant, ça grince sec comme une vieille Dodge Charger essoufflée. Mais quand on referme le dernier chapitre de son existence, on sent comme un souffle de nostalgie : cette certitude étrange que nos vies ressemblent parfois à ces stations balnéaires, belles, brûlantes, aux reliefs parfois si âpres et légèrement décalées de nous-mêmes.
L’enfant au regard vide écrivit cette sentence sur un cahier de classe : « Le besoin de consigner toutes les réflexions amères, par l'étrange peur qu'on arriverait un jour à ne plus être triste. »
Plus tard, devenu adulte, il hurlait sur une piste de danse à Ibiza : « The three great escapes. Smoking, drinking, fucking ! »
© François Baget
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