L’auteur Luc Dellisse écrit ce livre Le temps de l’écrivain (*) et s’interroge, en ce premier quart XXIe siècle, sur l’écrivain et l’acte d’écrire, sur ce qu’est la littérature. Un livre fluide qui peut se lire rapidement, mais mérite qu’on s’y arrête pour bien prendre le temps de saisir les cheminements de l’écrivain.
Le titre de cet essai évoque tout de suite plusieurs sens : l’avènement de l’écrivain, son rapport au temps, ou les temporalités différentes de celui qui écrit, de celui qui lit et de la société. Il reste sans aucun doute d’autres interprétations envisageables.
Cette ouverture des possibles qui arrive dès la couverture semble refléter totalement le contenu de cet ouvrage. Luc Dellisse tire un fil qui lui permet d’aborder ces thématiques et bien d’autres encore. Il nous parle du sens de la littérature, de l’impact des intelligences artificielles, du rôle de l’écrivain et sa place dans la société, de sa propre organisation pour créer, de sa vision du monde et de celle de la société sur ce métier. Vaste programme !
Cet ouvrage se structure en chapitres courts, dont chaque mot mérite toute notre attention. En effet, il recèle un petit piège inattendu. La langue de Luc Dellisse est très fluide, les pages se tournent facilement, on saisit l’idée globale et on avance. Mais cette fluidité apparente doit être combattue pour prendre le temps de lire en profondeur. Luc Dellisse avance posément et ses raisonnements se construisent à chaque paragraphe, à chaque phrase. Il est donc important de prendre le temps de réfléchir, de suivre le chemin que nous trace l’auteur. Et c’est au prix de cet effort que l’on commence à sentir que les chapitres ne s’enchaînent pas au hasard. Il y a ce fil qui mène de l’un à l’autre, comme un sentier de forêt, où l’on peut alors s’arrêter et regarder les plantes, les troncs, les feuilles, le ciel. En avançant pas à pas, on découvre une définition de la littérature, une vision du travail de l’écrivain et une explication de la préparation amenant à l’acte d’écrire. Il ne s’agit pas pour l’auteur de saisir l’air du temps et de retranscrire ce réel en fiction, mais plutôt de percevoir l’ensemble du monde à travers ses singularités, de laisser infuser ce que nos sens enregistrent pour construire ensuite le récit, pour manier les mots afin qu’ils racontent la réalité d’une manière qui n’est plus simplement factuelle.
(*) Luc Dellisse / Le temps de l’écrivain.
ISBN : 978-2-39070-236-8 - Format : 14,5 x 21 cm - 192 pages - Prix : 18 €.
Parution : septembre 2025.
L’écrivain doit sortir de chez lui et aller au contact de l’extérieur. Il n’est pas question de se transformer en romancier aventurier ou explorateur, mais juste de devenir poreux à son environnement. Bien sûr, cela ne suffit pas et ne rend pas compte du travail de pensée, de conversion des idées en mots nécessaire pour construire un récit.
Mais prenons garde, cet ouvrage n’est pas un manuel pour devenir écrivain. En fait, tous ces éléments font partie des multiples réflexions que Luc Dellisse distille tout au long des pages. C’est un simple aperçu des chemins proposés par ce livre. Le lecteur peut librement les arpenter pour découvrir une des nombreuses analyses qui constituent ce temps de l’écrivain.
Le temps de l’écrivain est un livre qui nous offre la possibilité de faire une pause dans notre quotidien si pressé, pour lire, réfléchir et comprendre ce qu’est un auteur, quels obstacles il risque de rencontrer et quelle place il peut occuper dans notre société actuelle.
Si certains chapitres prêtent à sourire malicieusement avec l’auteur, d’autres peuvent être plus directement incisifs. Le monde de l’édition ou celui des haut-fonctionnaires se rejoignent : la valeur d’un livre ne tient qu’à son potentiel économique pour le premier, et à sa notoriété médiatique pour le second. Si Gallimard peut continuer d’afficher une cote appréciable auprès de certains lectorats, elle est aujourd’hui surestimée, estime Dellisse, car elle s’appuie encore sur des écrivains du XXe siècle, tels que Proust ou Céline, et bien peu sur la production romanesque du XXIe. Lui-même rend hommage aux maisons qui l’éditent, « quelques éditeurs atypiques dont (il) admire le courage et les efforts (…) Par eux, grâce à eux, l’avenir demeure ouvert, à défaut d’être radieux. »
Mais alors, Dellisse écrivain, quel est-il ? Avec un sens avéré de l’ellipse et de l’humour à froid, l’essayiste place le focus sur quelques évidences, pour mieux célébrer par-delà l’esprit d’aventure – modeste – de cette quête du Graal qu’est l’écriture. Cependant, « l’idée de l’écrivain comme chevalier de la Table ronde, comme moine-soldat », tempère-t-il, « peut paraître un peu trop valorisante : il n’est pas bien établi qu’un écrivain soit courageux. Mais… » Il dresse ainsi de lui-même une ambition qu’il veut ordinaire, faite de multiples pratiques professionnelles, revendique le droit à la paresse – qui n’est ni l’assoupissement des émotions ni de l’intelligence –, et rappelle à bon escient que, comme beaucoup de ses confrères, il ne peut vivre de ses droits d’auteur. Par contre, et son enthousiasme ne faiblit pas, il peut vivre grâce à l’écriture, et grâce à ses lecteurs : « L’écriture a fourni le tempo pour donner une forme allègre à ma vie en somme chaotique, et pour évacuer jour après jour ce qui n’est pas souvenirs de bonheur. (…) À travers une poignée d’interviews, de radios, de studios, de signatures en librairie et de clubs de lecteurs, j’entre en contact avec quelques-uns de ces mystérieux voyageurs qui ont traversé mes pages comme un pays nouveau. Ils me rassurent sans le vouloir. »
Alain Delaunois - Le Carnet et les Instants.
Petite bio...
Luc Dellisse né en 1953 à Bruxelles a enseigné le « scénario de cinéma » à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne (2005-2014) et à l’École supérieure de réalisation audiovisuelle (2001-2005), ainsi qu’à l’Université libre de Bruxelles (2005-2018). Il se consacre depuis lors à son activité d'écrivain et de conférencier.
Durant la première partie de sa carrière, Luc Dellisse a rédigé des récits courts, des scénarios de bande dessinée, des scénarios pour la télévision et plusieurs pièces de théâtre. Depuis le début des années 2000, il se concentre sur la littérature. Son œuvre de fiction prend la forme d’une fresque d'autobiographie fictive qui comprend en 2021 six romans et deux recueils de nouvelles.
Luc Dellisse a par ailleurs publié un ouvrage de critique littéraire, Le Feu central, suite de courtes monographies sur neuf auteurs français du XIXe siècle, dont Gérard de Nerval, Victor Hugo et Pierre Louÿs, une monographie sur les relations de celui-ci et d’André Gide, ainsi que deux essais sur le scénario formulant, au-delà de considérations techniques, le premier l’idée du caractère scénarisé de la vie, le second celle du scénario comme création littéraire. Ses deux essais les plus récents sont organisés en courts textes de réflexion à forte composante autobiographique sur, respectivement, la liberté dans un monde où elle est menacée (Libre comme Robinson) et la condition d’écrivain aujourd’hui (Un sang d’écrivain).
Il a été élu à l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique en 2021, succédant à Jacques de Decker.
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