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Le bibliophile Heurtebise

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Anciennement librairie Heurtebise, "le bibliophile Heurtebise" propose des informations culturelles en relation avec les métiers du livre, mais aussi des descriptifs de curiosités bibliophiliques. Actualités littéraires, critiques, salons, foires aux livres...


L'imprimerie Darantière : une histoire d'éditeurs et de maistres imprimeurs !

Publié par HEURTEBISE sur 18 Août 2026, 08:02am

Catégories : #Coup de Coeur

Si Maurice Darantiere est connu des historiens de la littérature moderne, c'est pour avoir réalisé la première édition de l'Ulysses de Joyce, le 2 février 1922.

Pour comprendre pareil fait d'armes, il faut revenir sur l'histoire d'une imprimerie de province sise à Dijon, d'abord estimée des bibliophiles, puis très vite reconnue par de grands éditeurs parisiens : Gallimard lui confia de nombreuses publications Pléiades, dont, en 1953, la première en couleur (Saint-Exupéry). Mais à partir des années 70, les mutations techniques et économiques eurent peu à peu raison de cette entreprise à l'ancienne. Face aux nombreux travaux consacrés aux maisons d'édition, le présent volume s'attache à mettre en lumière cet artisan de l'ombre qu'est trop souvent un imprimeur, et à en sauvegarder la mémoire.

 

L'imprimerie Darantière : une histoire d'éditeurs et de maistres imprimeurs (1871-2014). Éditions universitaires de Dijon – Décembre 2021. Collection : Art, archéologie & patrimoine.

L'imprimerie Darantière : une histoire d'éditeurs et de maistres imprimeurs (1871-2014). Éditions universitaires de Dijon – Décembre 2021. Collection : Art, archéologie & patrimoine.

La belle histoire d’une imprimerie dijonnaise !

L’histoire d’éditeurs et de Maistres imprimeurs, c’est une histoire de près de 150 ans qui compte de hauts faits d’armes comme l’édition pour la première fois en France, il y a tout juste cent ans, le 2 février 1922 précisément, de l’ouvrage de James Joyce : Ulysses, d’abord paru en feuilletons dans une revue anglo-saxonne.

Une histoire pourtant largement méconnue du grand public que nous révèle un ouvrage passionnant publié par les Editions Universitaires de Dijon sous la direction de Jacques Poirier, professeur émérite à l’Université de Bourgogne Franche-Comté, et Eliane Lochot, directrice honoraire des Archives de la Ville de Dijon. (Voir image ci-dessus).

De sorte que le nom de Maurice Darantière, qui succéda en 1908 à son père fondateur de l’entreprise, reste à jamais attaché à celui de James Joyce dans l’histoire littéraire.

Bernard Wilhelm , auteur d’une thèse soutenue à l’Université de Paris IV en 1986 sur « Paris, et le phénomène de capitales littéraires » a fait valoir que « sans le savoir faire de certains imprimeurs, leur dévouement sans bornes, le phénomène de la Génération perdue, eût peut-être existé, mais n’aurait pu être transcrit, et serait donc oublié aujourd’hui. Le nom mentionné le plus souvent est celui de Darantière, maître-imprimeur à Dijon. Il mériterait de rester à jamais connu, ne serait-ce que pour l’impression d’un seul livre : Ulysses de James Joyce »

- Maurice Darantière -

- Maurice Darantière -

On doit aussi à Maurice Darantière, qui alliait à un savoir-faire exceptionnel hérité de générations d’imprimeurs bourguignons une grande sûreté de jugement et un réel courage éditorial, l’édition des premiers ouvrages de Gertrude Stein et d’Hemingway notamment.

Du courage et des convictions, il en fallait chez cet homme qui savait à quelles difficultés il allait s’attaquer en entreprenant la publication intégrale d’un ouvrage ardu, censuré, condamné par toutes les ligues de vertu pour obscénité et pornographie, au point que Joyce failli renoncer à sa publication.

La libraire parisienne Sylvia Beach, qui admirait l’œuvre, fit alors sur les conseils de sa collègue Adrienne Monnier, le voyage de Dijon pour rencontrer celui qui jouissait déjà dans le métier d’une réputation flatteuse et qui comprit rapidement la qualité littéraire et l’importance d’un livre que nombre de ses confrères peu enclins à risquer la faillite comme à subir les foudres de la justice, avaient refusé d’éditer.

- Le chef-d'œuvre de Joyce ! -

- Le chef-d'œuvre de Joyce ! -

Le rôle fondamental de Darantière dans l’aventure éditoriale de l’un des chefs-d’œuvre de la littérature mondiale, c’est Sylvia Beach qui en parle le mieux : « … Il fut très intéressé », écrit-elle dans Shakespeare et Company, « par ce que je lui racontais de la mise au ban d’Ulysses dans les pays anglo-saxons. Je lui annonçai mon intention de sortir le livre en France et lui demandait s’il consentirait à l’imprimer… mais qu’il ne pourrait être question de ma part d’aucun paiement avant les premières rentrées de souscription – si tant est qu’il dût jamais y en avoir. M. Darantière accepta. C’était on ne peut plus amicale et sportif, je dois reconnaître ».

Sans le risque prit par Darantière d’assurer, à ses frais, l’impression du chef-d’œuvre de Joyce, sans la patience et la compréhension des typographes dijonnais, le livre eut-il jamais paru, d’autant que l’auteur très scrupuleux et non moins capricieux multipliera les injonctions et les tracasseries faisant constamment évoluer un ouvrage qu’il ne cessait jamais de modifier et « exigeant » qu’il sortît des presses un 2 février, jour de son anniversaire.

Librairie Shakespeare - 37 rue de la Bûcherie – Paris.

Librairie Shakespeare - 37 rue de la Bûcherie – Paris.

C’est ainsi que le chef de train de l’express Dijon-Paris convoya au jour dit, à la demande de Darantière, deux exemplaires du livre qu’il venait d’éditer pour que Joyce, finalement ravi de la collaboration avec l’imprimeur dijonnais, puisse les recevoir le jour de ses quarante ans.

Dès lors, l’imprimerie Darantière acquit une notoriété inégalée. Celle-ci lui valut l’intérêt et la collaboration d’importants et célèbres éditeurs anglo-saxons et français dont Grasset ou encore la maison Gallimard qui lui confiera de nombreuses Pléiades, dont en 1953, la première en couleur de l’œuvre de Saint-Exupéry.

© Dijon l’Hebdo – 2022.

Les typographies de l'Imprimerie Darantière de Dijon, par Gros Johannès. Édité par Imprimerie Darantière, Dijon, 1934, broché, 186 pages.

Les typographies de l'Imprimerie Darantière de Dijon, par Gros Johannès. Édité par Imprimerie Darantière, Dijon, 1934, broché, 186 pages.

Un homme de génie, Maurice Darantiere !

Maurice Darantiere est le fils du maître-imprimeur Victor Darantiere (Chaumont, 1840 – Dijon, 1922). Ce dernier avait racheté en 1870 la maison Rabutot (successeur de l'imprimeur dijonnais Noëllat) et s'était lancé dans l'édition de livres pour bibliophiles. Lorsqu'il reprend la succession de son père, en 1911, il crée La Revue de Bourgogne en développant ses liens avec des éditeurs parisiens mais surtout en privilégiant les écrivains anglophones.

En 1928, en mésentente avec le Conseil d'administration de l'Imprimerie créée par son père, Maurice Darantiere quitte Dijon et s'installe à son compte, d'abord à Epinay-sur-Seine, puis à Chatenay-Malabry, enfin à Paris, dans le quartier du Marais à l'hôtel de Sagonne. Il publie de nombreux titres sous le nom des "Éditions du Raisin" qu'il avait créées et dirigeait déjà à Dijon, ainsi que des ouvrages pour des sociétés de bibliophiles.

En 1938, à la suite de déboires financiers, Maurice Darantiere revend son matériel à Alberto Tallone qui travaille chez lui depuis 1932, et qui s'associe avec l'éditeur Giuseppe Govone. Les deux Italiens ont regagné leur pays pendant la période de guerre et se sont ensuite séparés.

C'est à l'imprimerie Darantiere, qui a indépendamment poursuivi ses activités à Dijon, qu'ont été fabriqués de nombreux ouvrages de la bibliothèque de la Pléiade. Après le départ de Maurice Darantiere, l'entreprise a été successivement dirigée par le baron Bernard d'Avout (1928-1960), puis par Claude d'Arbaumont (1960-1977) et Jacques Vincent (1977-1991). Acquise en 1992 par les Imprimeries Réunies de Lausanne (1992-2003) et après quelques péripéties, elle est reprise en 2004 par Olivier Hitier (2004-2014). Mais rien n'y fait et, en juillet 2014, l'imprimerie, victime de la concurrence internationale, est mise en liquidation judiciaire et son matériel est vendu aux enchères le 21 janvier 2015 !

Localisation de l'imprimerie :

Installée dès sa création au centre-ville de Dijon (65, rue Chabot-Charny), jusqu'à fin 1910, l'imprimerie éponyme créée par Victor, le père de Maurice, déménage en 1911 dans les faubourgs (13 rue Paul Cabet) où elle réalise les travaux qui lui sont confiés jusqu'en 1973, année après laquelle l'imprimerie Darantiere s'établit à Quetigny, dans la proche banlieue de Dijon.

 

© France 3 - Un reportage de Michel Gillot et Jean-Louis Saintain. 21 janvier 2015.

Quelques livres composés par Maurice Darantière. Museum Plantin Maretus. Darantière Maurice. Édité à Anvers, 1929. Petit in 4. 36 numéros décrits.

Quelques livres composés par Maurice Darantière. Museum Plantin Maretus. Darantière Maurice. Édité à Anvers, 1929. Petit in 4. 36 numéros décrits.

Le coup d’œil du bibliophile !

James JOYCE - Lot 202 - Pierre Bergé & Associés – Vente aux enchères, juin 2021 Descriptif bibliophilique :

James JOYCE [Ulysse. Dijon, Impression Darantière, septembre 1921]. Épreuves corrigées de 16 pages (4 tirages), en feuilles. Précieux jeu d'épreuves corrigées d'un extrait de « Télémaque », le premier chapitre du roman. Il s'agit d'un livret de 16 pages, issu des dernières épreuves imprimées en septembre 1921. Numérotées de 33 à 48, les pages correspondent aux pages 30 à 47 de l'édition originale. Des premières épreuves, sorties des presses Darantière en juin 1921, aux corrections finales apportées à cette partie de l'ouvrage par Joyce le 26 septembre 1921, les nombreux ajouts de l'auteur ont nécessité l'impression de plus de cinq jeux d'épreuves. Les modifications apportées par Joyce à l'encre noire totalisent 24 ajouts et 6 corrections, tous intégrés à la version finale. Certains ajouts concernent plusieurs lignes de texte, d'autres se limitent à un ou plusieurs mots. Déchirer la tête sans perdre de papier.

« Pour James Joyce, l'achèvement du premier brouillon n'était qu'un bon début. Après avoir terminé la version de base d'un épisode ou d'un chapitre, il adoptait ce que l'on pourrait appeler une méthode de composition par accumulation. Chaque version successive devenait une nouvelle fondation sur laquelle ériger une superstructure supplémentaire. La marge vierge des cahiers, des pages dactylographiées et des épreuves était une invitation irrésistible à la transgression. Peu de choses étaient modifiées, et encore moins supprimées ; les ajouts, généralement issus de ses notes brouillonnes, remplissaient ces marges. Un examen attentif de ce processus d'accumulation dans un épisode donné, en particulier dans l'œuvre plus tardive et plus complexe, peut être extrêmement enrichissant. Nous pouvons voir non seulement comment Joyce travaillait, mais, et c'est bien plus important, pourquoi il travaillait ainsi... » (Richard E. Madtes, « Joyce and the Building of Ithaca », dans ELH, vol. 34, n° 4, 1964). Les chercheurs estiment aujourd'hui que près d'un tiers du texte d'Ulysse a été composé sur des épreuves. (Voir la chronologie de Luca Crispi « Manuscript Timeline 1905-1922 » dans Genetic Joyce Studies, 2004.)

Estimation : 12 000 - 15 000 € - Résultat avec frais : 250 904 €.

© Pierre Bergé & Associés – Vente aux enchères, juin 2021 – Lot 202.

© Pierre Bergé & Associés – Vente aux enchères, juin 2021 – Lot 202.

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