Topor appartient à une famille déplacée, marquée par l’exil, la dissimulation et le passage d’un monde à l’autre. Cette situation a sans doute compté dans son rapport à la langue, à l’identité et au masque.
Né à Paris le 7 janvier 1938 de parents juifs polonais, Roland Topor meurt dans la même ville le 16 avril 1997. L’artiste a dynamité à grands coups d’humour et de transgression les domaines les plus variés de l’expression artistique : peinture, illustration, dessin de presse, gravure, photographie, sculpture, décors de théâtre, cinéma tout court ou cinéma d’animation, programmes télé, et bien sûr littérature.
Après avoir fui en Savoie avec ses parents pour échapper à l’occupant, il étudie au lycée Jacques-Decourt puis rejoint les Beaux-Arts en 1955. Sa première publication, en couverture de la revue Bizarre, paraît trois ans plus tard.
S’en suivront des collaborations multiples, notamment avec la revue déjantée Hara-Kiri — dont il partagera son tropisme pour l’humour noir.
Topor a mené́ son œuvre et sa vie au mépris du conformisme et des conventions commerciales. Il est constamment resté au contact des mondes de l’art et de la culture internationale. Dans le foisonnement de son travail, se lisent des affinités et des références aux mouvements artistiques majeurs du XXe siècle : Dada, Cobra, Fluxus, la peinture gestuelle, le Body Art, le Pop Art. Paradoxalement, aux racines mêmes de son expression, il fait preuve d’une parfaite connaissance du graphisme du XIXe siècle… Le tout, bien sûr, transfiguré par son humour noir et sa passion de la liberté.
«Pour gagner ma vie, je ne dispose que des produits dérivés de ma peur »
Il fait sienne la phrase du philosophe roumain Emil Cioran – « Le réel me donne de l’asthme… » – en poursuivant, « le réel est insupportable sans le jeu… Je ne peux perdre le contact avec le réel, mais pour pouvoir le supporter j’ai besoin de ce jeu abstrait qui me permet de déceler ce qui peut encore être humain. »
Pour Topor, le domaine de recherche est donc l’Homme, pétri de toutes ses frustrations. Que le quotidien soit à la fois irréel, hallucinant et absurde devient alors chose normale. Reste à l’artiste à désacraliser son sujet en maniant la perversion du réalisme, la cruauté́ du vrai, et l’inquiétude de l’ironie.
Si le Parisien a publié ses textes et ses dessins dans un nombre étonnant de périodiques, il n’a collaboré au long cours qu’avec deux titres de presse parmi les plus grands, The New York Times et The New Yorker. Parmi ses fréquentes incursions dans d’autres domaines créatifs, il faut absolument citer La planète sauvage, long-métrage d’animation salué par le Prix du Jury au Festival de Cannes 1973, et Le locataire chimérique, roman dont Roman Polanski s’inspirera pour son film Le locataire (1976).
« En soi, écrire ou dessiner est beaucoup moins éloigné qu’on le dit : cela fait partie des possibilités humaines de salir le papier »
Ce fut encore lui qui fournit les dessins de la lanterne magique dans le Casanova de Fellini (1976), et qui signa avec Henri Xhonneaux le film Marquis (1989). Il participa aussi comme acteur au Nosferatu de Werner Herzog (1977), Un amour de Swann de Volker Schlöndorff (1984), et Trois vies et une seule mort de Raoul Ruiz (1995), aux côtés de son vieil ami Marcello Mastroianni.
Roland Topor a été auréolé de plusieurs récompenses au fil de sa carrière : Prix Saint-Michel (1973), Grand prix national des arts graphiques du Ministère de la Culture (1981) ou encore Grand prix de la ville de Paris (1990).
Il laisse derrière lui une œuvre fascinante et foisonnante, célébrée par la mairie de Paris en 2017, avec un passage à son nom dans le 10e arrondissement.
Topor et la BnF
En 2017, la Bibliothèque Nationale de France lui consacre une rétrospective Le monde selon Topor. Vingt ans après sa disparition, la BnF consacre une exposition rétrospective à Roland Topor (1938-1997). Artiste inclassable, Topor est aujourd’hui considéré comme l’un des grands dessinateurs du XXe siècle. Créateur insatiable, il mit son crayon au service d’un imaginaire débridé : dessins d’humour, illustrations pour la presse et l’édition, affiches, films d’animation, émissions de télévision, décors et costumes de théâtre. A travers près de 300 pièces, c’est toute la variété de la production artistique de Topor que la Bibliothèque se propose de faire découvrir au public. La Bibliothèque nationale de France conserve le fonds le plus important de publications, d’estampes et de livres de Topor, grâce au dépôt légal et à une donation consentie par Nicolas Topor, le fils de l’artiste. Du dessin à l’écriture, l’œuvre de Topor est principalement une œuvre de papier. Organisée autour de quatre sections, cette exposition mettra en vis-à-vis un grand nombre de dessins originaux, provenant essentiellement de collections privées, et des éditions conservées dans les fonds de la BnF. La Bibliothèque rendra ainsi hommage à l’artiste hors-norme, au génie graphique et à l’homme d’esprit à l’humour subversif que fut Roland Topor. C’est par ses dessins d’humour parus dans les journaux dès la fin des années 50 que Roland Topor se fit connaître. Il participa ensuite à l’aventure d’Hara-Kiri entre 1961 et 1966. Ses dessins sont présents dans de nombreuses publications, grand public ou confidentielles. Fort d’une reconnaissance rapidement acquise, Topor fut sollicité par des éditeurs pour illustrer des livres. Lecteur infatigable et curieux, il eut à cœur de mettre en images les textes d’auteurs avec lesquels il partageait une certaine affinité d’esprit tels Jacques Sternberg, Boris Vian ou Marcel Aymé. Artiste du livre, on trouve aussi Topor dans le sillage des avant-gardes artistiques de son temps : en 1962, il créa avec Fernando Arrabal et Alejandro Jodorowsky « le Panique », un mouvement dérisoire en réaction au groupe surréaliste vieillissant et pontifiant. Topor mit son talent au service du monde du spectacle dès les années 60. Il collabora avec des cinéastes par divers biais : création de dessins pour des films d’animation, de génériques, d’affiches. Son œuvre la plus remarquée dans le domaine du cinéma fut La Planète sauvage, un dessin animé réalisé par René Laloux et sorti en 1973. Avec le réalisateur Henri Xhonneux, il conçut Téléchat, une parodie de journal télévisé pour enfants diffusée en France à partir de 1983 : les marionnettes origi nales de l’émission seront présentées dans l’exposition. 3 Topor fut en outre l’auteur de romans, notamment le Locataire chimérique, adapté au cinéma par Roman Polanski, de nouvelles, de pièces de théâtre, de chansons, et de scénarii de films. L’intérêt pour son œuvre littéraire continue de croître auprès de publics variés. Avec son complice Jean-Michel Ribes, il conçut des sketchs pour les émissions humoristiques Merci Bernard et Palace diffusées à la télévision au milieu et à la fin des années 1980. L’exposition mettra en lumière son travail d’auteur, le littéraire et le graphique étant chez Topor deux écritures intimement mêlées.
Topor illustre Marcel Aymé
Quand le génie de Roland Topor croise celui de Marcel Aymé, la rencontre est aussi belle qu'évidente. Elle est surtout exceptionnelle : celle de deux regards à la force singulière, dont la fréquentation s'accorde à changer la vie. Roland Topor a consacré un an et demi de sa vie à illustrer les œuvres complètes de Marcel Aymé pour les éditions Flammarion. Remarquable, l'alchimie obtenue résonne jusque dans ses œuvres ultérieures à tel point que Téléchat (*), son chef-d’œuvre télévisuel, peut être envisagé comme le recueil de Contes du chat perché des années 1980. Aymé, Topor : deux rêveurs absolus à redécouvrir d'urgence.
(*) Téléchat est une série télévisée franco-belge de 234 épisodes de 5 minutes, créée par Roland Topor et Henri Xhonneux.
Œuvres romanesques - Paris, Flammarion, 1977. Complet en 6 vol. in-4 reliés: 18 x 26.5 cm. I/ 599 pp. + 21 pl.; II/ 609 pp. + 19 pl.; III/ 609 pp. + 20 pl.; IV/ 673 pp. + 18 pl.; V/ 573 pp. + 20 pl.; VI/ 525 pp. + 17 pl. Edition illustrée de 115 compositions originales de Topor reproduites en couleurs hors-texte. Un des 1000 exemplaires sur vergé de Guyenne réservés aux amis de la librairie Flammarion. Reliures d'éditeur en toile grise. Auteur, titre et tomaison en marron au dos.
Contenu. 1: Brûlebois; Aller-retour ; La Table-aux-Crevés ; La Rue sans nom ; Le Vaurien. 2: Le Puits aux images; La Jument verte; Le Nain; Maison basse. 3: Le Moulin de la Sourdine ; Gustalin ; Derrière chez Martin ; Silhouette du scandale ; Le Bœuf clandestin. 4: Les Contes du chat perché ; Travelingue ; La Belle image; Le Passe-muraille. 5: La Vouivre ; Le Chemin des écoliers ; Le Vin de Paris ; Le Confort intellectuel. 6: Uranus ; En arrière ; Les Tiroirs de l'inconnu ; La Fabrique ; Samson.
Journal moqueur ou autobiographie éclatée ?
Topor se fait son cinéma et se met en scène, avec en Guest stars : Marilyn Monroe, Marguerite Duras, Jean-Luc Godard, Philippe Sollers, Arnold Schwarzenegger, Salman Rushdie, une voisine qui aboie et un tigre dans un salon…
« Pour injecter un supplément d’âme à ma littérature, j’ai décidé d’aller écrire chez les autres… J’en ai par-dessus la tête de mes problèmes intimes. Il faut que je sorte de ma tour d’ivoire, si confortable soit-elle, pour me plonger dans l’existence de mes contemporains. »
Mais comme Topor n’est ni un globe-trotter ni un casse-cou, il préfère rester à Paris et s’inviter dans le lit de son vieux pote Albert, chez ses amis les Tron (qui ont un tigre dans leur salon) ou chez sa jolie voisine qui ne s’exprime que par aboiements, avant de toucher la prime pour l’assassinat de Salman Rushdie, de convier Marilyn Monroe dans ses rêves en Technicolor, ou d’imaginer Marguerite Duras et Jean-Luc Godard en naufragés dissertant au beau milieu de l’océan.
Sans oublier de nous parler du Salon de la lettre anonyme, de la Société protectrice des ivrognes, de l’extinction des crétins et de la prolifération des cons, de l’humour anglais et de l’accent belge, du spleen et de la pluie, et au fond toujours de lui-même.
« À force d’entendre parler de moi, je meurs d’envie de me connaître », avoue modestement l’auteur qui se rencontre enfin, dans un grand éclat de rire, sous la forme de l’Homme Élégant : « L’Homme Élégant s’efforce de casser les couilles du temps. »
« Les Insensés » - n° 50 (2025) - 224 pages - 20 euros - ISBN : 978-2-37498-238-0
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