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Le bibliophile Heurtebise

Le bibliophile Heurtebise

Anciennement librairie Heurtebise, "le bibliophile Heurtebise" propose des informations culturelles en relation avec les métiers du livre, mais aussi des descriptifs de curiosités bibliophiliques. Actualités littéraires, critiques, salons, foires aux livres...


"La cabane au bord de l’eau" : un conte écrit par François Baget.

Publié par HEURTEBISE sur 17 Janvier 2026, 09:42am

Catégories : #Publications

Les contes parlent à l'âme et tendent un miroir aux enfants comme aux adultes. Chacun peut y reconnaître ses émotions, ses aspirations profondes, ses désirs secrets… Les contes montrent un chemin initiatique pour grandir, sortir des épreuves que l'on rencontre, réussir à être soi et se sentir bien dans sa vie.

© Le bibliophile Heurtebise

© Le bibliophile Heurtebise

Dans une cabane perdue, près d'une rivière, vit un vieil homme solitaire. Il partage la compagnie d’un corbeau poète, d’une souris pétillante de vie, d’un écureuil débrouillard. Mais un soir, Thurn le blaireau sorcier, décida de rendre visite au vieil homme...

 

*********

 

Je dédie ce petit conte, La cabane au bord de l’eau, à la mémoire de Dorothea Viehmann qui aimait partager ses histoires avec les frères Grimm.

© Le bibliophile Heurtebise

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La cabane au bord de l’eau

 

Il était une fois un monsieur nommé Émile, un vieil homme solitaire, qui avait choisi de vivre dans une petite cabane faite de planches et de carton au bord d'une rivière paisible. Celle-ci portait le joli nom de Sablonne arrosant les coteaux du vignoble jurassien, là où il fait bon vivre et s’abandonner à des rêves bucoliques.

Cet endroit était son antre : spacieux, avec des fenêtres découpées pour laisser entrer la lumière du soleil, et un toit garni de vieilles tuiles d’où sortait une cheminée de guingois. Émile y collectionnait des souvenirs – des plumes d'oiseaux, des ailes de papillons, des cailloux polis, des boutons de porte, des pages de vieux livres de poésie – et il y dormait en rêvant d'aventures passées.

Un matin, Émile se réveilla avec une sensation étrange. La cabane semblait un peu plus étroite. « Bah, c'est mon imagination » se dit-il en haussant les épaules. Mais le lendemain, il dut plier les genoux pour s'asseoir, et ses épaules touchaient les parois du plafond. La cabane rétrécissait ! Jour après jour, elle se contractait comme un accordéon capricieux. Émile essaya de la pousser de l'intérieur, de la renforcer avec des branches, mais rien n'y faisait. Bientôt, il ne pouvait plus étendre ses jambes, et ses trésors s'entassaient autour de lui comme des prisonniers blottis les uns contre les autres.

« Pourquoi ma cabane me trahit-elle ? » se lamenta-t-il. Intrigué, il interrogea la rivière Sablonne qui murmurait des réponses énigmatiques, et les oiseaux semblaient se moquer. Même Edgard Corbus son ami le corbeau blaguait en insinuant qu’il devrait bientôt partir à la recherche d’une autre cabane.

Émile réalisa alors que la cabane n'était pas magique, mais qu'il avait accumulé trop de choses inutiles. Cela allait de soi ! Chaque souvenir ajouté pesait sur les murs et les tiroirs regorgeaient d’objets hétéroclites. Dans un élan de courage, il commença à faire un tri : les plumes volèrent au vent, les ailes de papillons voltigèrent dans le ciel, les cailloux roulèrent dans l'eau, les livres s'envolèrent comme une nuée de passereaux. À mesure qu'il se libérait, la maisonnette cessa de rétrécir. Elle redevint spacieuse comme avant.

Quelques jours après qu’Émile eut libéré son cabanon de ses encombrants souvenirs, une vielle souche de saule apporta un visiteur inattendu. Une petite souris curieuse, nommée Lili, s'était glissée à l'intérieur de la cabane pendant une nuit pluvieuse, attirée par l'odeur de miettes oubliées. Au début, Émile fut surpris et tenta de la chasser, mais Lili, avec ses yeux malicieux et son museau frétillant, semblait si perdue qu'il lui offrit un abri temporaire. Jour après jour, Lili explorait la cabane, grignotant ici et là, regardant d’un air surpris les tiroirs vidés de leurs collections et Émile se surprit à lui parler de ses anciennes aventures. Mais surtout de ses coups de cœur. En retour, la souris lui raconta des secrets du monde souterrain : des tunnels cachés sous la terre, des trésors enfouis par les fourmis, et des dangers comme les chats errants. Elle évoqua aussi le monde des racines avec la compagnie des lucanes et des scarabées... Puis, elle fronça son petit museau à l’évocation de Tyto, la chouette hulotte, qui n’était pas son amie. Et puis elle parla en bien de son ami Fouque l’écureuil qui l’aidait à approvisionner son nid avant l’hiver...

Mais bientôt, la cabane commença à changer à nouveau. Pas en rétrécissant, cette fois, mais en s'agrandissant ! Les parois semblaient s'étirer, comme si l'amitié de Lili insufflait une nouvelle vie aux planches fatiguées. Intrigué, Émile prit son mètre et mesura la cabane. Elle avait presque doublée !

Il réalisa, avec un pincement au cœur, que sa solitude avait été une prison plus étroite que la cabane elle-même. Avec Lili, il entreprit de nouvelles explorations : ils suivirent la rivière jusqu'à une clairière enchantée, où les rayons du soleil dansaient, rappelant des souvenirs heureux. Là, ils trouvèrent d'autres cabanes abandonnées, et ensemble, ils les transformèrent en un village miniature.

Lili perchée sur son épaule donnait un avis, pendant qu’Émile peignait les planches en bleu, en vert, en jaune, en orange, donnant vie à une sarabande de couleurs multicolores. Ils invitèrent des oiseaux aux chants mélodieux, des insectes bourdonnants de vie, et même un hérisson grincheux qui cachait une tendresse inattendue. Edgard Corbus fut convié aussi. Il porta dans son bec chacun des boutons de porte au seuil de chaque maisonnette.

Chaque soir, autour d'un feu de brindilles et de mousses séchées, Émile riait – un rire vrai, profond, qui effaçait les cicatrices du passé. Pourtant, un soir, Lili disparut sans un bruit. Émile la chercha partout, le cœur serré par une angoisse dévorante, des larmes inondant son visage buriné.

« Ne me laisse pas, Lili, » sanglotait-il, fouillant les recoins de la cabane qui semblait soudain vide et froide. Il craignait qu'elle l'ait abandonné, comme tous les autres avant elle, et que la solitude revienne le consumer à nouveau. Mais au petit matin, elle revint, traînant derrière elle une famille de souriceaux minuscules, leurs yeux innocents reflétant l'espoir.

« Tu m'as donné un refuge quand j'étais perdue, murmura-t-elle, la voix tremblante d'émotion, et maintenant, nous en ferons un foyer pour tous. Tu n'es plus seul, Émile. » Émile, les yeux embués, serra Lili dans sa main avec une tendresse infinie. Il comprit que la vraie magie n'était pas dans les tiroirs de sa cabane, mais dans les liens qui guérissent les âmes blessées. Et ainsi, sa vie devint une symphonie de rires minuscules, de câlins partagés et d'histoires qui apaisaient les peines du cœur. Dans ce palais de planches et de carton, qui grandissait avec chaque battement des cœurs, Émile trouva enfin la paix, enveloppé d'une chaleur qui effaçait les hivers de l'âme.

Avant de s’endormir et de souffler la bougie, Émile entendit du bruit sur le toit. Comme à son habitude Edgard Corbus était perché sur la petite cheminée et récitait un poème...

 

 

« Dans la campagne verte et sereine,

Un promeneur s'arrête, émerveillé

Devant un vieil arbre, gardien du temps.

Ses branches noueuses murmurent l'éternité.

Le vent caresse ses feuilles usées,

Et l'homme, en silence, écoute la vie passer. »

 

*****

Des saisons s'écoulèrent dans la maisonnette d'Émile, où les poèmes d'Edgard Corbus enveloppaient les soirées d'une mélancolie douce, mêlée aux rires des souriceaux de Lili. La cabane, autrefois prison de solitude, était devenue un havre de chaleur partagée, un cocon où chaque âme blessée trouvait réconfort. Émile, Lili, ses petits, Fouque et Edgard formaient une famille unie, tissant des liens plus forts que les murs fragiles qui les abritaient. Les poèmes d'Edgard parlaient d'amour, mais aussi de nostalgie, et ils apaisaient les cœurs comme un baume sur une plaie ancienne. Mais un soir d'hiver glacial, alors que la lune pâle jetait des ombres sinistres sur la rivière gelée, un intrus s'approcha furtivement.

C'était un blaireau nommé Ernest Thurn, un animal sorcier aux yeux luisants comme des braises, au pelage strié de signes curieux qui scintillaient dans l'obscurité. Thurn n'était pas un animal ordinaire ; il maîtrisait les arts sombres des forêts profondes, capable de murmurer des sorts qui faisaient flétrir les fleurs et trembler les arbres. Jaloux de la joie qu'il percevait de loin – cette harmonie qui contrastait avec sa propre solitude amère – il avait juré de détruire cette compagnie.

« Pourquoi eux ont-ils la lumière, quand je n'ai que les ténèbres à m’offrir ? » grognait-il en lui-même, son cœur noirci par les maléfices. Il s'approcha de la cabane en rampant sur ses pattes silencieuses comme des ombres. D'un souffle ensorcelé, il invoqua un vent froid qui fit craquer les parois rustiques des planches, les faisant se recroqueviller, rappelant à Émile les jours sombres de jadis. Les souriceaux, terrorisés, se blottirent contre Lili, qui dressa vaillamment son museau, prête à défendre les siens. Edgard, perché sur le toit, sentit le mal approcher et croassa un avertissement :

« Danger ! Un esprit méchant vient voler notre paix ! » Émile, le cœur battant, serra ses amis contre lui, les larmes aux yeux à l'idée de perdre ce qu'il avait si durement reconquis. Thun apparut à l'entrée, un sourire cruel découvrant ses canines.

« Pitoyable assemblage d'âmes perdues », siffla-t-il d'une voix qui résonnait comme un écho funeste. « Je vais vous disperser comme des feuilles mortes. Avec un sort, je ferai rétrécir cette baraque jusqu'à vous écraser tous dans la nuit froide ! » Il leva les griffes en se redressant sur ses pattes arrière, et une lueur verte maléfique enveloppa l'air, faisant trembler les murs. Lili poussa un cri de défi, les souriceaux pleurèrent de peur, et Edgard, les ailes déployées, proféra un poème ancien sur la force de l'unité tiré d’un vieux conte norrois. Ces mots claquèrent comme un bouclier solide contre la magie noire. Émile, envahi par une vague d'émotion – peur mêlée à un amour farouche pour sa famille choisie – se dressa face à Thurn.

« Tu ne nous prendras pas, murmura-t-il, la voix tremblante mais résolue. « Notre lien est plus fort que tes sorts ! » Mais le blaireau rit doucement, et le sort commença à agir. Les planches se plièrent inexorablement vers l’intérieur, menaçant d'étouffer le petit groupe pétrifié. Dans ce moment de désespoir, l'amitié véritable allait-elle triompher, ou la malice l'emporterait-elle ? La nuit s'étira, lourde et noire, tandis que la rivière gelée semblait retenir son souffle.

*****

A l'instant critique où le sortilège de Thurn enveloppait la cabane d'une lueur verte menaçante, Émile sentit une force intérieure surgir – non pas de la magie, mais de l'amour pur qui unissait sa nouvelle famille. Lili, courageuse, bondit en avant et mordit la patte du blaireau sorcier, brisant sa concentration. Edgard Corbus, de ses ailes puissantes, s’engouffra en piqué, croassant un cri ancestral qui dissipa les ténèbres comme un vent purificateur. Fouque, l’écureuil , de son côté sauta sur sa tête en mordillant ses oreilles. Les souriceaux, unis dans leur peur transformée en bravoure, poussèrent des hurlements stridents qui amplifièrent l'écho, affaiblissant le maléfice.

Le blaireau hurla de douleur et de rage, son pelage se hérissant tandis que son sort se retournait contre lui, le faisant reculer dans les ombres du jardin. Vaincu par l'unité inattendue de ces âmes fragiles, il s'enfuit dans le petit matin glacial, sa queue entre les pattes. Soudain la rivière, libérée de son emprise, reprit son murmure apaisant, comme un soupir de soulagement. Lili, encore essoufflée, se tourna vers ses amis avec des yeux brillants. Quelques larmes tombèrent sur le plancher. Elle embrassa tout le monde : les museaux tremblants de ses souriceaux, les plumes d'Edgard encore ébouriffées, le pelage de Fouque et enfin les joues ridées d'Émile, qui la serra contre lui avec une tendresse infinie.

« Nous sommes plus forts ensemble » murmura-t-elle, et ces mots réchauffèrent l'air froid comme un feu bienveillant. Émile, ému jusqu'aux larmes, décida sur-le-champ de fortifier leur maisonnette. Avec des branches, des pierres polies par la rivière et des morceaux de ronces, il construisit un mur de protection autour de la cabane, transformant leur refuge en une véritable forteresse miniature et imprenable. Edgard, perché haut sur une branche, leva son bec vers le ciel et croassa un fervent appel, rappelant à lui toute la compagnie des corbeaux. Une nuée d'ailes noires vinrent se poser aux alentours, formant une garde vigilante et loyale pour surveiller le village nuit et jour. Ainsi, dans cette cabane renforcée par l'amitié et la poésie, Émile et ses compagnons vécurent en paix, leurs cœurs guéris des ombres du passé. La magie véritable, celle des liens indéfectibles, avait triomphé, et plus jamais la solitude ou le mal ne les menacèrent. Ernest Thurn disparut à jamais de la contrée...

 

© Le bibliophile Heurtebise.

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