Aujourd’hui encore, certains livres demeurent interdits de publication ou de diffusion en France, en raison du « risque de trouble à l'ordre public » qu’ils représentent, ou à la suite d'une décision judiciaire.
Ah, quel vaste sujet que la censure des livres ! Mais pour quelle raison un livre peut-il être censuré ? Tout simplement pour trouble à l’ordre public ou à la suite d’un procès. La censure peut frapper pour diverses raisons : contenu jugé offensant par la société, trop politique, d’une morale douteuse ou à cause de principes religieux. Certains ouvrages sont ainsi interdits de publication – l’interdiction peut aussi être temporaire – de diffusion ce qui n’est pas sans provoquer des débats et des controverses ! La censure, bien que souvent perçue comme une atteinte à la liberté d’expression, reflète généralement les tensions et les valeurs d’une époque…
En France, l’histoire censoriale s'est construite à travers une série d'événements déterminants. Laurent Martin, enseignant-chercheur en histoire à l’université Sorbonne-Nouvelle et auteur de l'Histoire de la censure en France, explique « qu’historiquement, c'est l'Église qui mit en place, en France et en Europe, les premières institutions censoriales ; la censure est donc d'abord religieuse, l'Église traque l'hérésie voire l'athéisme… ».
Sous « l'Ancien régime la diffusion de l'imprimé et les guerres de religion marquent un premier tournant. Le pouvoir royal prend le relais et s'inquiète surtout des attaques contre le régime et ses représentants ; la littérature est subversive en ce qu'elle conteste la légitimité du pouvoir en place. Mais cette subversion politique peut prendre le masque de l'érotisme voire de la pornographie - c'est toute l'ambiguïté des condamnations qui mènent le marquis de Sade en prison ».
À cette époque, la direction de la Librairie et des éditeurs occupe des dizaines de censeurs, qui lisent les manuscrits, délivrent les autorisations et privilèges d'impression et de commercialisation, « dans une relation assez trouble avec les auteurs, qui peut aller jusqu'à une forme de collaboration ». Pour le chercheur, « au monopole de la violence légitime, l'État moderne en construction tente d'ajouter celui des idées légitimes - en vain, bien entendu ». Il cite notamment la date de 1551, avec l'édit de Châteaubriant qui systématise les mesures coercitives « jusque-là éparses pour ce qui est du contrôle du livre ».
(L'édit de Châteaubriant est un édit royal promulgué par Henri II le 27 juin 1551 destiné à contrôler la production de l'imprimé et la circulation des idées. Cette initiative s'inscrit dans la lutte contre la prolifération des écrits calvinistes mais la portée en est générale. L'acte réorganise et systématise des mesures antérieures, comme la mention obligatoire du nom de l'imprimeur, de l'auteur, de l'autorisation de publier et de la date sur les livres. La production, la vente ou la détention d'ouvrages interdits est punie de mort. Chaque librairie doit détenir le « Catalogue des livres censurez » établi par la faculté de théologie de la Sorbonne).
Plus de deux siècles plus tard, la Révolution française marque un autre tournant. « D'abord par la libération de l'expression, durant les trois premières années » relève le chercheur, « ensuite par la mise en place d'une censure beaucoup plus dure et systématique, que reprendra à son compte Napoléon. »
Aux XIXe et XXe siècles, la censure évolue, affectant de nouveaux supports. « Au XIXe siècle, la censure du livre s'efface au profit de celle du théâtre - celle-ci s'effacera à son tour au début du XXe siècle, au profit du cinéma », souligne Laurent Martin. Il rappelle que des études historiques montrent que la censure ou la surveillance a tendance à se déplacer vers des supports qui touchent le plus grand nombre de gens.
Selon Laurent Martin, « quelques épisodes montrent pourtant que la surveillance du livre demeure, mais plutôt sous la forme d'une répression judiciaire que d'une censure à proprement parler ». L’historien cite trois procès datés de 1857 intentés contre « Les Fleurs du Mal de Baudelaire (condamné), Les Mystères de Paris d'Eugène Sue (également condamné) et contre Madame Bovary de Flaubert (relaxé) ». À cette époque, « la surveillance des "bonnes mœurs" devient la préoccupation centrale, doublée de celle des publications destinées à la jeunesse après la Seconde Guerre mondiale. Celles-ci motivent la plupart des interdictions et procès touchant le livre dans la seconde moitié du XXe siècle ».
Le professeur affirme que « certains auteurs ne survivent plus dans l'histoire qu'au titre de martyrs de la liberté d'expression », à l’image d’Étienne Durand, exécuté en 1618 pour avoir publié une satire contre Louis XIII. Laurent Martin insiste surtout sur « l’effet de silenciation » de la censure : « Combien [d’auteurs] ont vu leurs écrits voire leur personne saisis, dont on n'a pas retenu les noms ? ».
Selon lui, la censure « peut aussi avoir un effet de loupe, un effet de scandale, parfois recherché par les auteurs eux-mêmes, parfois non. Par exemple, il est certain que Vladimir Nabokov se serait bien passé du scandale entourant la sortie de Lolita chez un éditeur aussi sulfureux que Maurice Girodias - mais il en a objectivement profité ». Laurent Martin souligne aussi que « Marmontel écrivait à Diderot au sortir de la Bastille : "Vous faites désormais partie des écrivains embastillés, quelle consécration !" et que « Hugo écrivait à Baudelaire après sa condamnation qu'il venait de recevoir, la seule distinction que le régime pouvait lui accorder. »
Aujourd’hui encore, certains livres demeurent interdits de publication ou de diffusion en France, en raison du « risque de trouble à l'ordre public » qu’ils représentent, ou à la suite d'une décision judiciaire. Suicide, mode d’emploi (1982), écrit par Claude Guillon et Yves Le Bonniec, propose dans son chapitre dix des méthodes médicamenteuses pour se suicider. L’ouvrage est interdit à la vente depuis 1991, au motif de provocation au suicide et d’aide active à l’acte. L’Autre visage d’Israël (2004), de Israël Adam Shamir, a été rapidement retiré de la vente après sa publication. Il a été accusé d’incitation à la haine envers les Juifs, et n’était plus commercialisé librement au grand public. (Alors qu’aujourd’hui, on peut l’acheter sur différentes plateformes.)
Plus récemment, deux livres destinés à la jeunesse ont fait l’objet d’un arrêté ministériel interdisant leur vente, leur don ou leur exposition aux mineurs. Apprendre le Tawhid aux enfants (2019), de Muhammad Ibn’Adi I-Wahhâb, un ouvrage d’apprentissage islamique d’inspiration wahhabite (courant rigoriste de l’islam sunnite), a été interdit pour risque d’incitation à la haine ou à la discrimination. Bien trop petit (2022), de Manu Causse, a été quant à lui interdit aux mineurs au motif qu’il contenait sur plusieurs pages « la description complaisante de nombreuses scènes de sexe très explicites ». C'est au sujet de ce livre que Gérald Darmanin a signé un arrêté, pour interdire l'ouvrage aux mineurs, a révélé le magazine spécialisé ActuaLitté. L’arrêté d’interdiction pointe plusieurs passages pour leur "description complaisante de nombreuses scènes de sexe très explicites" (les pages 61 et 62, 85 et 86, 90 à 94, 105 à 108, et 158 à 160) au titre de la loi du 16 juillet 1949, qui dispose que les publications pour la jeunesse ne doivent pas comporter de contenu pornographique.
Certains ouvrages ne sont pas interdits, mais leur publication est très encadrée afin d’éviter toute forme d’apologie de la haine, de crimes ou de doctrines extrémistes. C’est le cas de Mein Kampf (1925), d’Adolf Hitler, tombé dans le domaine public en janvier 2016. Sa réédition est désormais légale, mais strictement surveillée. Depuis 1979, toute publication en France de Mein Kampf doit être précédée d’un encadré légal rappelant les dispositions de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, qui sanctionne notamment l’apologie des crimes contre l’humanité.
Enfin, d’autres œuvres, longtemps interdites, ont été réhabilitées et sont désormais disponibles : certains écrits de Sade datant de la fin du XVIIIe siècle, Les Fleurs du Mal (1857) de Charles Baudelaire, J’irai cracher sur vos tombes (1946) de Boris Vian, La Question (1958) de Henri Alleg, et L’Os de Dionysos (1987) de Christian Laborde, pour ne citer qu’eux...
Source : © Romane Rubion (16 juillet 2025).
La censure morale et le wokisme.
Pour faire taire les esprits, la censure s’attaque aux jeunes à travers l’enseignement en prétextant les protéger des idées fausses, illustrations et mots dangereux. Aux États Unis, les parents demandent le retrait des livres des écoles ou des programmes, et la Cour suprême s’est prononcée en 1982 sur des livres qu’une l’école voulait retirer alors que les élèves s’y opposaient : désormais, les livres une fois autorisés ne peuvent être retirés. En Chine, deux bibliothécaires zélés ont brûlé en 2019 des livres jugés illégaux par le régime. En France, le livre Nathan Jeunesse (dès 2 ans) intitulé T’choupi part en pique-nique de Thierry Courtin est interdit par Apple en 2012 à cause de l’ambivalence du mot nique, avant d’être accepté et autorisé à la vente. Les GAFAM et les sites internet dictent leurs normes et censurent les livres comme la pensée. Facebook refuse ainsi L’origine du monde de Gustave Courbet mais tolère des images de décapitations. Pour défendre le droit des minorités sexuelles (les LGBTQIA+ ou lesbienne, gay, bisexuel(le), trans, queer, intersexe et asexuel(le).) et des groupes minoritaires (tels les Afro-Américains), certains groupes radicaux imposent leur cancel culture, stigmatisant ceux qui en sont jugés indignes : Woody Allen et ses mémoires, Roman Polanski et J’accuse sont ainsi rejetés. Dans une telle perspective, on ne lirait plus Voyage au bout de la nuit de Louis Ferdinand Céline. Et Le con d’Irène ?
Source : Mare Nostrum (10/2024).
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La censure littéraire existe-t-elle encore en France ?
Alors que les livres disparaissent des écoles et des bibliothèques aux États-Unis, qu'en est-il en France ? Retour sur l'évolution de la censure littéraire, révélatrice de tensions au sein d...
BIBLIOGRAPHIE :
Bernard Joubert, Dictionnaire des livres et des journaux interdits par arrêtés ministériels de 1949 à nos jours, Édition du Cercle de la librairie, Paris, 2007, 1215 p. (ISBN 978-2-7654-0951-9). Pour en savoir plus, consultez le lien ci-dessous :
Conférence : « Les livres interdits », par Jean-Yves MOLLIER.
Remarque sur l’ancien...
Nous parlons régulièrement des livres interdits ou mis à l'index. Parmi eux, il en est un qui a connu une histoire particulière et restera sans aucun doute l'un des plus retentissants scandales littéraires du XVIIIe, il provoqua en effet à la fois un véritable engouement des lecteurs et l'ire terrible de l'Église et de l'État.
Il s'agît de l'ouvrage De l'Esprit, de Claude-Adrien Helvétius, paru en format in-4 en 1758. Cet ouvrage est paru, sans nom d'auteur, le 27 juillet 1758. Les thèses matérialistes qu'il contient sont rapidement dénoncées par les milieux conservateurs. Le privilège d'édition est révoqué en 1759.
Helvétius transforme l'empirisme de Locke en matérialisme sensualiste. Il prétend que « Nous sommes uniquement ce que nous font les objets qui nous environnent ». L'Être sensible prend ainsi conscience de ses besoins et recherche des moyens de les satisfaire. L'homme est le produit de son environnement et de son éducation. Helvétius défend une morale utilitariste et l'égalité naturelle de l'homme...
HELVETIUS Claude Adrien - De l’Esprit. Paris, Durand, 1758.
In-4 (187 x 152 mm) XXII, 643 pp. Basane fauve, dos à nerfs, compartiments ornés de fleurons et fers d’angle, pièce de titre de maroquin olive, deux filets sur les coupes, tranches rouges (reliure de l’époque). 1800 € chez Librairie Clavreuil, Paris. (info@librairieclavreuil.com)
En conclusion, la censure des ouvrages est un phénix toujours renaissant qui frappe à n’importe quel endroit ou moment. Lorsqu’on pense à la censure, religieuse, politique, morale, économique, on pense à Socrate obligé de boire la ciguë, Galilée se rétractant pour éviter le bûcher, Anastasie avec ses ciseaux... Aujourd’hui, l’ombre de la censure plane plus que jamais sur les têtes des défenseurs de la pensée, intimidés et menacés de procès, prison et mort. Interdiction de publier ! est un ouvrage universitaire instructif de Jean-Yves Mollier qui ouvre l’esprit sur le monde censorial, vaste et insoupçonné.
Interdiction de publier (nouvelle édition) - Éditions Double ponctuation - ISBN : 978-2-490855-66-7 Publication en 2024. - « L’historien rappelle que la lutte contre les censures de tout ordre reste un combat toujours d’actualité, d’autant que les livres continuent de jouer un rôle inégalé dans leur capacité à faire réfléchir l’humanité. » - © Benjamin Caraco, Bulletin des bibliothèques de France.
Un ouvrage de référence, lauréat 2021 du Prix Charles-Aubert, remis par l’Académie des Sciences morales et politiques. - De tous temps, les censeurs cherchèrent à interdire les livres qui mettaient en danger leurs pouvoirs, leurs profits, leurs idéologies. Tout en resituant ces « interdictions de publier » dans une perspective historique, Jean-Yves Mollier explore les formes les plus actuelles de censure, directes ou indirectes – qu’elles soient inspirées par l’intégrisme religieux, par les enjeux économiques ou par le spectre du politiquement correct. Alors que nos sociétés adoptent peu à peu un nouvel ordre moral, la liberté de publier n’est-elle pas aujourd’hui en danger ?
Si publier est une liberté mise à mal, il faut résister en lisant, car lire c’est penser. On doit (re)lire Fahrenheit 451, le roman dystopique de Ray Bradbury (1953), et voir le film éponyme de François Truffaut (1966), où l’État censorial brûle les livres pour empêcher les adultes de lire et raisonner et envoie les enfants à l’école pour les endoctriner. Mais la résistance s’organise et l’homme lit (encore ?) et l’éditeur publie (également !).
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