Dans un précédent ouvrage (*) j’avais évoqué certaines curiosités bibliophiliques. Des aspects méconnus que présentent certains livres anciens ou non. Par exemple les reliures en peau humaine...
Mais il existe d’autres particularités qui m’ont paru intéressantes de présenter aujourd’hui. Un Coran rédigé avec du sang humain, des ouvrages en bois et des livres pouvant dépasser la taille humaine !
(*) Des faussaires en livres anciens & modernes. PBH – 2024. 17,50 €
Sur cette photo de mars 2003, vous pouvez voir le Blood Quran affiché dans une vitrine de la mosquée alors appelée la "Mère de toutes les batailles". © Getty Images.
Un Coran sang pour sang...
Ceci aurait pu être un récit sorti de la bouche même de Shéhérazade. Mais l’ambiance n’y est pas : d’abord, parce que l’histoire est récente, ensuite que le merveilleux cède la place à l’horreur, l’érotisme au sordide et la morale à la chicane religieuse.
Après avoir survécu à la première guerre du Golfe, Saddam Hussein maintient son pays, déjà très éprouvé par le conflit et l’embargo qui lui avait succédé, dans un régime dictatorial particulièrement dur. En 1996, son fils ainé Uday, voyou notoire d’une grande violence, échappe de peu à la mort, criblé de balles dans sa voiture de luxe. Marqué par cet événement et désireux de prouver sa grande piété au monde musulman, le dictateur fait le vœu de faire rédiger un Coran avec son propre sang.
Saddam Hussein fait donc une demande inhabituelle au calligraphe présidentiel Abbas Shakir Joudi afin de commémorer son soixantième anniversaire : une copie du Coran écrite avec son propre sang. Pour réaliser ce projet, Saddam aurait donné son bras à une infirmière chaque semaine pendant deux ans pour qu’elle prélève suffisamment de sang. Les versions les plus couramment répétées indiquent que 2 à 4 litres de son sang ont été utilisés pour écrire les 605 pages du livre.
Une fois le livre achevé, il a été exposée dans une mosquée de Bagdad alors connue sous le nom de Mosquée Mère de toutes les batailles, un bâtiment avec quatre minarets en forme de missiles Scud irakiens. L'événement a été couvert par la télévision d'État, les presses nationales et certains médias internationaux.
Dans une lettre publiée par les journaux officiels, Saddam Hussein a déclaré : « Ma vie a été en proie à des dangers où j’aurais dû perdre beaucoup de sang… mais comme je n’ai que très peu saigné, j’ai demandé à quelqu’un d’écrire les paroles de Dieu avec mon sang en signe de gratitude ».
Mais, contrairement aux espérances, le livre est mal accueilli dans le monde islamique où de nombreux religieux n’hésitent pas à le déclarer “harām” et à le considérer davantage comme un blasphème que comme une œuvre de piété. À la chute du régime en 2003, le Coran de sang, comme il est surnommé, est déposé à la grande mosquée de Bagdad et stocké dans un coffre d’où il n’est plus ressorti. Et depuis lors, par son existence même, il ne cesse d’empoisonner la vie du gouvernement irakien en le soumettant à un dilemme. En effet bien des Irakiens souhaiteraient ardemment se débarrasser de cette ultime relique d’Hussein, mais ce geste constituerait un sacrilège car un Coran ne doit pas être détruit. De plus, il serait clairement perçu comme une provocation par les anciens baasistes toujours puissants dans les régions sunnites et très remontés contre le nouveau régime. Cette abracadabrante histoire est résumée dans une émission de France culture du 30 juillet dernier.
cf. Site web : © Le Dicopathe.
C'est à retracer l'origine, les moyens mais aussi les impasses de cette histoire que s'attache Amélie Myriam Chelly, spécialiste du Moyen-Orient contemporain.
Le sacrilège connaît d'invraisemblables étapes : dénicher un calligraphe qui accepterait d'être l'artisan de la colère de Dieu, faire nier le caractère hérétique du projet à tout un collège de religieux par la menace, trouver un procédé chimique pour imprimer durablement le sang sur le papier et, surtout, cacher, terrer le Coran de sang, le tenir hors de la portée des débats entre ceux qui trouvent moins grave de l'éliminer que de laisser cette profanation exister et ceux qui redoutent plus d'effacer la parole d'Allah que de laver l'impureté.
Le récit d'Amelie Chelly trace un portrait réaliste de l'Irak musulman, à travers nombre de témoignages et d'éléments tangibles, qui auront participé à nourrir la légende du dictateur de Bagdad.
Une parabole époustouflante sur le tournant islamiste du monde arabe.
© Éditions du Cerf.
Les livres en bois.
Pérégrinations bibliophiliques en Italie, à la Bibliothèque de l’université de Padoue, une des plus anciennes du monde.
Parmi ses rayonnages, on découvre 56 livres en bois, survivants d’une collection qui, autrefois plus importante, devait atteindre la centaine d’exemplaires. A priori, le terme livre en bois ne devrait rien avoir d’incongru. En effet, depuis la fin du XIXe siècle le papier est majoritairement fabriqué avec la cellulose extraite du bois. Déjà au Moyen Âge ce matériau avait longtemps été utilisé pour relier les ouvrages grâce à des planchettes appelées « ais ». Ceux-ci constituaient les plats (pour des formats assez grands) qui, recouverts de cuir, servaient parfois de support à des émaux, des ornements métalliques ou des pierres semi-précieuses.
Ces plaques de bois pouvaient être en chêne ou en hêtre. Ils sont le plus souvent débités sur quartier, ce qui constitue la forme la plus stable de coupe par rapport aux tensions internes du bois. Les marques de techniques ou d’outils employés sont fréquemment visibles sur les surfaces du bois, accentuant la valeur « archéologique » de ces parties du livre. Leurs formes et épaisseurs évoluent tout au long du Moyen-âge, notamment pour ce qui est des chanfreins et mode de passage des supports de couture. Ils s’affinent considérablement à la fin du Moyen-âge avant d’être remplacés progressivement par du carton.
Enfin, depuis longtemps existaient des faux-livres en bois utilisés, selon les cas, pour combler des rayonnages, servir de cachettes ou faire office de trompe-l’œil !
Utilisés depuis le XVIIIe siècle en France, les livres à secrets permettaient de cacher des petits trésors. Les pages des livres étaient découpées pour y mettre à l'abri des regards, des bijoux, pierres précieuses, lettres d’amour et autres petites merveilles intimes.
La véritable spécificité de ces ouvrages réside dans le fait que, tout en revêtant l’apparence générale d’un livre, ces objets sont en réalité des coffrets en bois dépourvus de feuillets qui jouent un peu le rôle de cartes d’identité pour différentes essences d’arbres. C’est ainsi qu’un fragment d’écorce fait office de dos alors que les plats extérieurs sont composés par des sections radiales du tronc et les plats intérieurs par des coupes tangentielles. L’intérieur du livre renferme les autres éléments représentatifs de l’arbre : feuille, graines, sciure, charbon, coupe transversale, fragments de branche et de racine, etc.
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Curiosités bibliophiles (2e partie) : livres insolites, macabres et bizarres - Le Dicopathe
Dans notre billet précédent, le caractère "hors norme" des ouvrages présentés tenait à leur taille très inhabituelle, et pour ainsi dire sautait aux yeux, leur "spécificité " étant évide...
https://www.dicopathe.com/curiosites-bibliophiles-2e-partie-livres-insolites-macabres-et-bizarres/
Des formats XXL !
Le Klencke atlas.
Malgré son format exceptionnel, le Codex Gigas fait pourtant figure de « petit joueur » à côté d’un ouvrage conservé depuis 1828 par la British Library : le Klencke Atlas
D’une hauteur de 1,75 m pour une largeur, une fois ouvert, de 1,90 m, ce livre requiert la mobilisation de plusieurs personnes pour être déplacé et manipulé.
Il est composé de 39 pages et 37 cartes, qui ont été conçues pour être enlevées de l'atlas pour pouvoir être affichées directement sur un mur. Il est crédité au nom de Jean-Maurice de Nassau-Siegen et contient des gravures de Johannes Blaeu.
Offert en 1660 par le professeur Johannes Klencke, mandaté par un consortium de commerçants hollandais, au roi Charles II, cet atlas comprend 76 pages, qui de toute évidence étaient destinées, une fois retirées du livre, à être affichées au mur. Ses dimensions n’ont pas découragé les conservateurs de la British Library qui, courant 2017, sont parvenus à le digitaliser.
Pendant de nombreuses années, ce livre a été reconnu comme le plus grand atlas du monde. Ce record est tombé en février 2012, lors de la présentation publique du Earth Platinum.
Le Earth Platinum.
Pendant quatre années, des dizaines de cartographes ont travaillé, pour le compte de la maison d’édition australienne Millenium House, à la réalisation de ce livre de 1,80 m de hauteur pour 2,80 m de largeur une fois ouvert. Riche de 128 pages de cartes et de photographies panoramiques, et détaillé au point d’y voir figurer les emplacements des épaves de navires, cet atlas répond à un véritable rêve de géographe.
Livre de tous les records, l’ouvrage pèse 150 kilos, et chacun de ses 31 exemplaires imprimés vaut la bagatelle de 100 000 $ ! Heureusement pour les amateurs, des versions plus condensées et accessibles ont également été publiées, mais néanmoins toujours en édition limitée : il s’agit du Earth Blue et du Earth Gold.
L'ouvrage mêle cartes et photographies en gigapixels. On y trouve des cartes orthographiques grand format de chaque continent (indiquant leurs caractéristiques politiques et physiques), des cartes des océans (avec l'emplacement des épaves ) et des pôles, ainsi que des cartes régionales très détaillées. Le livre comprend également une double page de 1,80 m x 2,70 m présentant les drapeaux du monde. Parmi ses nombreuses images spectaculaires, Earth Platinum renferme la plus grande image jamais publiée dans un livre : une photographie de la Skyline de Shanghai . Cette image de 272 gigapixels est composée de plus de 12 000 images assemblées !
Parmi les bibliothèques qui possèdent un exemplaire de l'atlas figurent la Bibliothèque nationale de Nouvelle-Zélande, à Wellington, et la Bibliothèque d'État de Nouvelle-Galles du Sud, à Sydney, en Australie.
Le "bookgigantisme" au Mexique.
La suite de notre inventaire nous conduit au Mexique où, au début du XVIIIe siècle, a été réalisée, par un prêtre nommé Miguel de Aguilar, toute une série de livres de chants religieux de très grand format, destinés aux monastères. Restauratrice d’ouvrages anciens à l’université de Mexico, Tania Estrada Valadez (ci-dessus avec l’un d’eux, le Libro de coro, datant de 1715) a réussi à reconstituer, à l’exception d’un livre encore manquant, la collection d’une douzaine de volumes dispersés en 1915.
Un autre ouvrage expérimental voit le jour en 2012 en Grande-Bretagne. Dès 2009, son auteur, le Britannique Rob Matthews, étudiant en graphisme, après avoir entrepris de convertir en livre imprimé 437 articles du Wikipédia en anglais, finit par présenter le résultat de son travail sous la forme d’un énorme ouvrage de près de 5000, qui occuperait à lui seul un rayonnage, s’il était possible de le soulever et le manipuler sans encombre !
Cet exploit a donné des idées à Michael Mandiberg qui, en guise de performance artistique, projette d’imprimer l’ensemble du Wikipédia en anglais, soit 11,5 millions d’entrées réparties en 7 600 volumes, dont 91 seraient à eux seuls consacrés à la table des matières...
« Print Wikipedia » (2009-2016) est à la fois une visualisation utilitaire de la plus grande accumulation de connaissances humaines à ce jour – la base de données Wikipédia – et une réflexion poétique sur les défis de la connaissance à l’ère du Big Data. Pour créer cette œuvre, j’ai conçu un logiciel qui transforme l’intégralité de la base de données anglophone de Wikipédia en 7 473 volumes de 700 pages chacun, puis les met en ligne pour impression à la demande. Elle met en lumière l’immensité du contenu de l’encyclopédie et l’impossibilité de représenter Wikipédia sous forme d’objet matériel et figé : au moment où un volume est imprimé, il est déjà obsolète !
Sources : © Le Dicopathe.
Les livres géants de Prague. Vérité ou mensonge ?
Par leur aspect, ces livres anciens ne sont pas sans évoquer les livres “mystérieux” de Prague. Pourquoi mystérieux ? Parce que l’existence supposée de ces livres géants du XVe siècle ne repose que sur une photo qui circule sur le net depuis 2013. Dès son apparition, ce cliché surprenant, légendé comme datant des années 1940, aurait été pris par un certain M. Peterka dans les archives du château de Prague. Mais les responsables et bibliothécaires de cette institution démentent avoir jamais eu en leur possession de tels ouvrages qui, il est vrai, n’auraient pas pu passer facilement inaperçus.
Article publié le 13 janvier 2024. (A découvrir en suivant le lien ci-dessous).
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Les livres géants du château de Prague ! Mythes ou réalités ? - Le bibliophile Heurtebise
L'énigme des livres géants du château de Prague : une photo réelle aux origines "secrètes" ? Regardons bien cette photo. Par leur aspect, ces livres anciens ne sont pas sans évoquer les livre...
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